Par Claire-Émilie Calvert
Jacques Hétu (1938-2010)
Antinomie, opus 23 (1977)
Œuvre interprétée par l’OSTR pour la dernière fois en 1989
L’antinomie, notion issue de la philosophie d’Emmanuel Kant, est une contradiction entre deux règles, deux lois ou deux principes : un conflit que l’expérience humaine ou la raison pure ne peuvent pas résoudre, mais qu’une croyance morale pourrait régler.
Voici comment Jacques Hétu applique ce concept philosophique à la musique : « L’œuvre est en deux parties, présentant deux aspects opposés d’une même idée musicale. La première partie, lente et soutenue, est formée d’éléments essentiellement mélodiques présentés par le hautbois auquel viennent se greffer les cors. Ces éléments expressifs sont portés vers un point culminant dominé par la trompette avant de réintégrer le climat initial, mais assombri par les cordes graves. La seconde partie, rapide et nerveuse, est brusquement amorcée par les timbales. Puis, dans un jeu de sonorités réparties entre les divers groupes de l’orchestre, tous les éléments entendus précédemment se transforment, se disloquent, éclatent dans toutes les directions pour ensuite essayer de se regrouper autour du motif initial du hautbois, mais sans retrouver le calme du début. Au plan formel, il s’agit d’une œuvre monothématique utilisant les techniques de la variation dans un cadre bien défini : chacune des deux parties, d’égale durée, est formée de quatre sections qui amalgament mode, ton et série issus du thème initial. […]
Antinomie fut conçue avec un certain parti pris d’utiliser à fond la couleur instrumentale, tant au niveau de l’expression que de la virtuosité. »

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George Gershwin (1898-1937)
Un Américain à Paris, suite pour orchestre (1928)
Œuvre interprétée pour la dernière fois par l’OSTR en 1994
Chansons choisies
Extraits interprétés pour la dernière fois par l’OSTR en 1995
Né Jacob Gershvin à Brooklyn le 26 septembre 1898, George Gershwin a vécu l’enfance urbaine typique d’un New-Yorkais ni riche, ni pauvre, jouant au baseball dans les parcs et au ballon dans la rue. Par contre, son intérêt pour la musique n’avait rien de banal : très jeune, il accaparait littéralement le piano acheté pour son frère Ira afin de rejouer les mélodies entendues à la radio. Son aîné, enchanté de ne pouvoir travailler l’instrument, se tourna plutôt vers l’écriture, au grand bonheur des éditeurs qui purent employer les frères Gershwin, quelques années plus tard, pour créer des chansons inoubliables, telle que
I Got Rythm.
George découvre les compositeurs classiques grâce à un professeur qui le presse d’assister aux nombreux concerts présentés à New York. Il quitte l’école à 16 ans et travaillera pour différents éditeurs de la fameuse Tin Pan Alley, devenant peu à peu un compositeur recherché pour les productions sur Brodway. Plusieurs chansons tirées des comédies musicales de Gershwin font maintenant partie du
Great American Songbook, véritable mine d’or pour les meilleurs interprètes de chaque époque.
Au début des années 1920, Gershwin part pour Paris, espérant étudier avec Maurice Ravel. « Pourquoi vouloir être un Ravel de second ordre, quand vous êtes déjà un Gershwin de premier rang? », lui demande celui-ci. Mademoiselle Nadia Boulanger le renvoie aussi sans vouloir lui donner de leçon... Les maîtres français avaient pu observer (dans la
Rhapsody in Blue et dans le
Concerto pour piano, notamment) l’originalité et la spontanéité uniques du langage musical de Gershwin. Ainsi, ces rares qualités resteront intactes, que ce soit dans les chansons ou les œuvres symphoniques du compositeur américain. Et bien qu’il n’ait pas étudié formellement avec eux, Gershwin a quand même profité à Paris de la présence de ces grands artistes et de leur entourage. Aussi, il a ramené de Paris l’inspiration pour sa prochaine oeuvre... et des klaxons de taxi! En effet, de retour en sol américain, Gershwin complète un poème symphonique inspiré de l’urbanité parisienne,
Un Américain à Paris, créé au Carnegie Hall par le New York Philharmonic le 13 décembre 1928.
D’après Gershwin,
Un Américan à Paris est la musique la plus moderne qu’il ait jamais composée. L’œuvre emprunte une large forme ABA, mais enchaîne les événements musicaux de façon linéaire, comme une longue chanson qui se renouvellerait sans cesse, ce qui illustre naturellement le propos annoncé dans le titre. Le touriste, d’abord impressionné par l’atmosphère grouillante de Paris, se laisse aller à une mélancolie embuée par le blues, puis revient à son sentiment premier et succombe aux charmes trépidants de la capitale française.
Certains accords et les rythmes syncopés se réclament du jazz, de même que les sonorités cuivrées qui rappellent les bars enfumés de New York. Cependant, Gershwin maîtrise aussi les difficultés reliées à la composition d’une œuvre symphonique, comme on peut le constater en portant attention à la conduite des voix, aux harmonies complexes, et à l’orchestration recherchée. Son langage réside exactement à la frontière de deux mondes, le classique et le populaire, au grand bonheur du public qui acclame
Un Américan à Paris dès sa création. L’ œuvre séduira aussi les producteurs du studio MGM qui, en 1951, produiront un film mettant en vedette Gene Kelly et la musique de Gershwin, leur assurant sans surprise l’Oscar du meilleur film.

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Un Américain à Paris, cliquez
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Kurt Weill (1900-1950)
Symphonie no 1 « Berlin » (1921)
Première canadienne
Chansons choisies
Extraits joués pour la dernière fois par l’OSTR en 1996
L’ œuvre de Kurt Weill occupe une position à part dans la musique du 20
e siècle. Dans les salles de concert ou de cabaret, elle résonne familièrement aux oreilles du public, mais son auteur reste encore inconnu du plus grand nombre. On ose croire qu’il ne s’en serait pas offusqué : « J'écris de la musique pour les masses, de la musique qu'elles puissent chanter et de la musique qui traite de leurs problèmes. C'est aujourd'hui, la seule forme importante de composition. »
Bien que l’exercice soit réducteur, on peut diviser la production musicale de Weill en trois grandes périodes, pour mieux saisir l’évolution de son langage : des symphonies au théâtre musical.
Durant sa jeunesse à Berlin, Weill compose dans un style classique près des canons du début du siècle, tendant vers l’atonalité, avec un souci de la forme et des timbres. Ainsi, une des premières œuvres qu’il soumet à son mentor, Ferruccio Busoni, est une symphonie. Le matériau musical principal provient d’une musique de scène composée pour une pièce de son ami Johannes Robert Becher :
Ouvriers, paysans, soldats, la marche d'un peuple vers Dieu. La
Symphonie no 1 rappelle les univers de Mahler et de Schönberg, avec ses textures tantôt riches et tantôt acérées. Toutefois, les mélodies disjointes et les dissonances peuvent surprendre l’auditeur qui a entendu à maintes reprises les innombrables versions édulcorées de
Mack the Knife.
Au tournant des années 1930, la collaboration de Weill avec Berthold Brecht aura un impact majeur sur sa conception musicale : « le juif et le communiste » créent des chefs-d’œuvre d’art populaire, au parfum de scandale, que le régime nazi censurera sans pitié. Weill s’exile donc à Paris, continuant sa production de théâtre musical avec différents collaborateurs. Son catalogue de chansons s’enrichit et gagne de l’importance dans la culture populaire.
Youkali,
Chanson de Bilbao,
Mack the Knife,
Je ne t’aime pas : les chansons les plus connues de Weill proviennent de cette période où il a mis en musique
L’opéra de quat’sous,
Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny et
Marie Galante, entre autres.
Le succès grandissant de ses spectacles musicaux pousse Weill à s’installer à New York, avec les nombreuses scènes de Broadway qui semblent offrir davantage de possibilités que les maisons d’opéra traditionnelles. Ainsi, à New York, Weill devient plus américain qu’Oncle Sam lui-même; annonçant le
West Side Story de Bernstein, il compose dans un langage au confluent des styles populaire, jazz et classique. Il se spécialise dans la composition de musique de films, de chansons et de théâtre musical, poursuivant son idéal proclamé : « être le Verdi du pauvre ». Sa mort survient abruptement en 1950 laissant inachevée l’adaptation musicale d’un des textes phares de la littérature américaine,
The Adventures of Huckleberry Finn de Mark Twain. Lotte Lenya, sa compagne depuis toujours, assurera l’immortalité à l’œuvre incomparable d’un juif allemand, dont les chansons évoqueront à tout jamais la véritable Amérique.

Pour entendre un extrait de la
Symphonie no 1, cliquez
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Ballade de Mack the Knife, cliquez
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